Pour mieux régner, il faut diviser. Les régimes qui veulent s’éterniser au pouvoir savent utiliser cette stratégie mieux que quiconque.
Les régimes dictatoriaux exploitent les failles d’un système ou d’une société. Les dirigeants qui cherchent à se maintenir au pouvoir opposent les communautés afin de se donner bonne conscience. Ils tirent toujours profit du système pour affaiblir ou détruire leur principal adversaire.
En Côte d’Ivoire, l’ivoirité est apparue subitement. Au Cameroun, on parle d’autochtones et d’allogènes. Paris, New York, Milan, Abidjan ou Cotonou se sont-ils construits uniquement grâce aux natifs de ces villes ?
A-t-on déjà entendu un New-Yorkais demander aux Chinois de rentrer chez eux ? A-t-on déjà vu des Béninois demander aux nombreux Nigérians présents sur leur territoire de repartir chez eux ?
Au Cameroun, il existe plus de 200 ethnies. La localisation de ces peuples a largement déterminé leurs modes de vie, leurs activités et leurs coutumes.
Les peuples du littoral vivent principalement de la pêche. Très tôt, au contact du colonisateur, ils ont été les plus exposés et les plus sollicités.
Les peuples des montagnes, confrontés à des terres peu fertiles, ont dû se déplacer vers des zones agricoles plus favorables et se tourner vers le commerce.
Les peuples de la savane, vivant dans des régions arides, se sont spécialisés dans l’élevage bovin, tandis que ceux des zones forestières ont développé la chasse et la cueillette.
La colonisation a laissé de profondes traces de tribalisme. Elle a puisé abondamment dans les populations des régions où étaient implantés les centres administratifs, notamment à Douala et Yaoundé.
Les premiers fonctionnaires ainsi que la majorité des premiers diplômés revenus de l’étranger provenaient de ces villes.
Résultat : d’autres groupes, notamment les Bamilékés, les anglophones et une partie des élites du Nord, ont dû tracer eux-mêmes leur chemin : certains dans le transport, d’autres dans le commerce, l’enseignement ou encore l’agriculture.
Il y avait alors les fonctionnaires, bénéficiant d’un mode de vie inspiré du modèle européen, et les autres. À cette époque, la réussite était souvent associée à un emploi dans la fonction publique ou auprès du colon.
Puis il a fallu développer des commerces, des écoles, former des mécaniciens, des techniciens et bien d’autres professions.
C’est ainsi qu’est née la configuration actuelle.
Le colonisateur ayant laissé le pouvoir à des élites néocoloniales, le recrutement administratif est devenu, selon certains, un moyen de pression poussant d’autres communautés à chercher leur réussite par leurs propres moyens.
Résultat : des millions de Camerounais se sont formés eux-mêmes, parfois à l’étranger dans les meilleures universités du monde. D’autres se sont tournés vers le commerce et les affaires, l’accès à la fonction publique étant perçu comme limité.
Beaucoup sont ainsi devenus des capitaines d’industrie.
Le classement Forbes Cameroun met en avant plusieurs personnalités qui, à leurs débuts, étaient chauffeurs, jardiniers, commerçants ou exerçaient d’autres métiers modestes avant de réussir dans les affaires.
Il est alors apparu une situation où une communauté domine le pouvoir politique tandis que deux ou trois autres occupent une place importante dans l’économie.
Naturellement, ceux qui détiennent les ressources économiques ont davantage la possibilité d’offrir de bonnes études à leurs enfants, favorisant ainsi le développement de leurs activités et l’émergence de nouvelles fortunes.
Par le passé, les tensions entre communautés n’étaient pas aussi porteuses de risques de conflits.
Le pouvoir du président Ahidjo, lui-même issu d’une région parfois stigmatisée, n’était pas fondamentalement tribaliste, même si les Bamilékés pouvaient subir certaines formes de discrimination.
Il convient également de rappeler que les guerres d’indépendance ont été menées en grande partie par des Bamilékés et que le régime néocolonial a dû recourir à diverses stratégies pour réunir anglophones et francophones.
Cette situation a engendré une profonde méfiance à l’égard des Bamilékés dans les cercles du pouvoir. Certains estiment que les autorités coloniales ont volontairement favorisé des groupes jugés moins organisés et donc plus faciles à influencer.
À l’origine, le pays portait le nom de République fédérale du Cameroun. Plus tard, sous Ahidjo, il est devenu la République unie du Cameroun.
À l’arrivée de Paul Biya, le pays a été rebaptisé République du Cameroun, ce qui traduisait une volonté de réorganisation institutionnelle.
Très vite cependant, selon cette analyse, des courants extrémistes auraient contribué à installer le tribalisme comme mode de gouvernance.
Les relations actuelles entre les communautés présentent deux facettes.
D’une part, celle des élites dirigeantes, accusées de laisser prospérer les discours de haine ainsi que certaines formes de violences communautaires.
D’autre part, celle du terrain, où les mariages interethniques continuent d’exister et où, malgré certaines tensions, les populations continuent de vivre ensemble, de circuler et de se mélanger.
Le tribalisme, même lorsqu’il est instrumentalisé, ne pourrait pas aboutir à une guerre pour plusieurs raisons :
1. La raison démographique
Les groupes se considérant victimes du tribalisme sont numériquement importants.
2. La puissance économique
Les Bamilékés, les anglophones et certaines populations du Nord occupent une place significative dans l’économie nationale. Ils disposent de ressources leur permettant de se défendre et de préserver leurs intérêts.
À titre d’exemple, le gouvernement camerounais peine depuis plus de dix ans à mettre fin à l’insurrection séparatiste dans les régions anglophones.
3. Le contexte international
La communauté internationale accepterait difficilement un génocide ou une guerre tribale. Les intérêts des pays anglophones, des pays musulmans et de nombreux autres acteurs internationaux constituent des facteurs de dissuasion.
4. La configuration géopolitique
La position stratégique du Cameroun fait qu’un conflit communautaire aurait des répercussions sur l’ensemble de la sous-région.
5. Les conséquences d’un conflit
Une guerre entre communautés pourrait redessiner durablement le pays. Comme l’a montré l’exemple du Rwanda, les instigateurs de tels conflits restent durablement marqués par leurs conséquences. Une guerre est toujours porteuse de drames humains, économiques et sociaux.
Cependant, tout n’est pas perdu. La solution, selon cette vision, réside dans l’émergence d’un pouvoir souverainiste, nationaliste et patriotique, reposant sur deux piliers essentiels : la réconciliation et la reconstruction.











