Informaticien de formation, Abdoul-Aziz Belemviré devait retourner à ses écrans. Une grande quantité de lait promise à la poubelle en a décidé autrement.
Des litres de lait, là, devant lui, et un oncle qui s’apprête à les jeter. Fraîchement rentré du Ghana où il a fait ses études, Abdoul-Aziz Belemviré n’y connaît rien. Mais il refuse de voir ce lait partir à la poubelle. Il trouve un moyen de l’acheminer jusqu’à Ouagadougou, ouvre Facebook et cherche des clients. Ce jour-là, sans le savoir, il vient de lancer Bio Délice, et de changer de vie.
Nous sommes en 2007. Aujourd’hui, à 40 ans, l’informaticien dirige le Centre de production agro-sylvo-pastoral de Poa, dans le Boulkiemdé : 28 hectares clôturés, des bœufs, des moutons, des volailles, des champs de maïs, de mil, d’arachides, et désormais un hectare d’ananas.
L’héritage d’un père bâtisseur
Cette ferme, il ne l’a pas inventée seul. Elle est née de la détermination de son père. Il y a une vingtaine d’années, celui-ci obtient un terrain près du barrage de Ziga. Quelque temps plus tard, la nouvelle tombe : la forêt est protégée. Il faut tout déplacer, direction la zone de Koudougou. « Quand j’ai décidé de me lancer, il y avait déjà le terrain, quelques animaux », reconnaît le fils, qui parle volontiers de chance. Mais la chance ne suffit pas. « Nous avons dû prouver que l’on pouvait tenir le cap. » Ils l’ont prouvé.
Une ferme qui ne dort jamais
Ici, on ne subit pas les aléas, on les contourne. L’eau est pompée le jour grâce aux plaques solaires, la nuit grâce à un groupe électrogène : la ferme ne s’arrête plus. Les vétérinaires suivent le bétail, le bouvier a été formé à repérer la maladie à temps. Et quand les bœufs sont prêts, un coup de fil suffit : les boucheries partenaires récupèrent toute la production. Les légumes, eux, partent vers les marchés, les restaurants et les grossistes. Abdoul-Aziz a un principe : diversifier pour vendre en toute saison.

L’ananas, le pari fou
Cette année, il a tenté l’ananas. Sans système d’arrosage. « Courageusement », dit-il en souriant. Le pari est encore en cours, mais il a déjà une suite en tête : étendre la culture au-delà de l’hectare si les résultats suivent, perfectionner ses bovins par insémination artificielle, et doter enfin la ferme d’un arrosage autonome.
Le combat qui reste
Le plus dur, il ne le cache pas, c’est l’argent. Financer ses projets sans aller le chercher ailleurs reste un défi « constant et perpétuel ». Ces dernières années, tous les appels à projets se sont soldés par un refus. Il garde pourtant espoir : il compte sur les nouvelles autorités et sur le ministre Ismaël Sombié.

Ce qu’il dit à la jeunesse
À ceux qui rêvent de se lancer, son message est sans détour. L’élevage et l’agriculture ne sont pas un placement pour la retraite. « Ça se prépare. » Il faut se former, apprendre le métier avant d’y mettre son argent, et accepter la vie «non loin de la bouse de vache et des moucherons ». Puis cette phrase, lâchée comme un avertissement : « Les faibles vont disparaître. »
Sa conviction, elle, tient en une ligne : « Le sol ne ment pas, et plus tu y investis, plus tu gagnes. »
De l’informatique au fumier, de Ziga à Poa, d’un lait sauvé à une ferme de 28 hectares : le parcours d’Abdoul-Aziz Belemviré rappelle qu’au Burkina, l’avenir se construit parfois là où on ne l’attend pas.


G. Patrik KABORE










