Dans l’histoire politique africaine, rares sont les dirigeants dont le nom évoque à la fois le pouvoir, la probité et la vision. Julius Kambarage Nyerere appartient à cette catégorie singulière. Instituteur devenu président, intellectuel devenu chef d’État, homme de pouvoir devenu conscience morale, il incarne un succès africain qui ne se mesure ni en richesses accumulées ni en durée au sommet, mais en héritage humain et politique.
Des origines modestes à la formation d’un esprit libre
Julius Kambarage Nyerere naît le 13 avril 1922 à Butiama, dans le nord de la Tanzanie, près du lac Victoria. Il est issu de l’ethnie Zanaki, un groupe relativement restreint. Son père, Burito Nyerere, est l’un des chefs traditionnels Zanaki, polygame, et fait partie de ces élites locales formées à l’époque coloniale allemande, capable de parler allemand. Sa mère, Mugaya, est l’une de ses vingt-deux épouses. À cette époque, le Tanganyika est placé sous mandat britannique. Les autorités coloniales encouragent les chefs traditionnels à envoyer leurs enfants à l’école. Julius Nyerere s’y distingue très tôt par son intelligence et sa rigueur. L’école devient pour lui un espace de discipline, mais surtout un outil d’émancipation. Brillant élève, il poursuit ses études jusqu’à l’université d’Édimbourg, devenant l’un des premiers Africains d’Afrique de l’Est à obtenir un diplôme universitaire en Europe. C’est également durant sa scolarité qu’il se convertit au catholicisme, une foi qu’il vivra avec profondeur et cohérence tout au long de sa vie.
Le “Mwalimu” : quand l’enseignant entre en politique
De retour au pays, Julius Nyerere devient enseignant. Ce métier lui vaudra le surnom qui l’accompagnera toute sa vie : “Mwalimu”, l’instituteur en swahili. Mais très vite, il comprend que l’éducation seule ne suffit pas tant que le pays reste sous domination coloniale.
En 1953, à 31 ans, il prend la tête de la Tanganyika African Association (TAA), qu’il transforme avec Bibi Titi Mohammed en un véritable parti politique : le Tanganyika African National Union (TANU). Le mouvement prône l’indépendance, la mobilisation populaire et l’unité nationale. Nyerere démissionne de son poste d’enseignant et sillonne le pays pour porter le message indépendantiste.
En 1958, il participe à la conférence panafricaine des peuples à Accra, organisée par Kwame Nkrumah, confirmant son ancrage dans le combat panafricain. Une indépendance sans violence et un État à construire
Le 9 décembre 1961, le Tanganyika accède à l’indépendance, sans effusion de sang. Julius Nyerere devient Premier ministre, puis, après les élections de 1962, le premier président de la République du Tanganyika.
En 1964, le Tanganyika fusionne avec Zanzibar pour donner naissance à la République unie de Tanzanie. Nyerere en devient le président, tandis qu’Abeid Karume conserve la présidence de Zanzibar et accède à la vice-présidence.
Dès le début, Nyerere fait un choix stratégique majeur : bâtir une nation avant de bâtir une économie.
Il impose le swahili comme langue nationale, afin d’éviter que la diversité ethnique ; plus d’une centaine de groupes ; ne devienne un facteur de division. Ce choix contribue durablement à la stabilité du pays.
Ujamaa : une tentative africaine de penser le développement
En 1967, avec la Déclaration d’Arusha, Julius Nyerere lance l’expérience Ujamaa, fondée sur le socialisme africain, le familialisme, la dignité et l’égalité. L’objectif est clair : construire une société juste, autosuffisante, fondée sur les valeurs africaines de solidarité et de partage. Les principales industries sont nationalisées, les impôts réorganisés, l’éducation rendue non discriminatoire. Dans l’agriculture, des villages collectifs sont créés, inspirés en partie des communes chinoises. Entre 1973 et 1978, près de douze millions de personnes sont déplacées pour mettre en œuvre cette politique. Si l’intention est noble, les résultats économiques sont largement décevants. L’utopie se heurte aux réalités humaines, culturelles et économiques, aggravées par le choc pétrolier de 1973.
Un panafricaniste engagé sur la scène internationale
Sur le plan extérieur, Nyerere se distingue comme l’un des leaders panafricanistes les plus constants. La Tanzanie soutient activement les mouvements de libération africains : l’ANC sud-africain, la SWAPO namibienne, le FRELIMO mozambicain ou encore le MPLA angolais.
Le pays accueille de nombreux réfugiés politiques et des figures internationales telles que Malcolm X, Che Guevara ou Stokely Carmichael. En 1968, Nyerere devient le premier chef d’État africain à reconnaître le Biafra, au nom d’un impératif humanitaire. Dans le même temps, les relations avec les puissances occidentales se détériorent. La Tanzanie se rapproche alors de la Chine, qui finance notamment la construction du chemin de fer TAZARA reliant Dar-es-Salaam à la Zambie.
Crises, guerre et remise en question
À la fin des années 1970, la situation économique devient critique. Le conflit avec l’Ouganda d’Idi Amin Dada, qui attaque la Tanzanie en 1978, entraîne une guerre coûteuse mais décisive. L’armée tanzanienne finit par renverser le dictateur ougandais, occupant même le pays pendant près de deux ans.
Cette guerre, ajoutée à l’échec économique de l’Ujamaa, fragilise durablement l’économie nationale. Progressivement, sous l’influence du FMI et de la Banque mondiale, Nyerere amorce une libéralisation prudente.
Quitter le pouvoir : un acte de grandeur
En 1985, Julius Nyerere fait un geste rare en Afrique : il quitte volontairement le pouvoir après plus de vingt ans à la tête du pays. Il transmet la présidence à Ali Hassan Mwinyi et se retire à Butiama, menant une vie simple. Malgré les échecs économiques de son modèle, il conserve jusqu’à sa mort le respect d’une grande partie du peuple tanzanien, qui lui reconnaît un mérite fondamental : avoir posé les bases d’un État pluriethnique pacifié.
Mort, héritage et reconnaissance morale
Julius Nyerere meurt le 14 octobre 1999 à Londres, des suites d’une leucémie. Catholique pratiquant, il est déclaré Serviteur de Dieu par l’Église catholique en 2005, et un procès en béatification est ouvert en 2006, toujours en cours en 2023.
Son nom demeure gravé dans l’espace public africain : pont Julius Nyerere, université en Guinée, barrage renommé en Tanzanie.
Pourquoi Julius Nyerere est ma Succès Stories
- Parce qu’il a osé gouverner sans se servir.
- Parce qu’il a cru que l’Afrique pouvait inventer son propre modèle.
- Parce qu’il a échoué économiquement, mais réussi moralement.
- Parce qu’il a quitté le pouvoir quand il aurait pu s’y accrocher.
Julius Nyerere n’a pas été un président parfait.
Il a été un dirigeant cohérent;
Et c’est peut-être là sa plus grande réussite.
G. Patrik











